
À la fin du 19 e siècle, en application de la loi du 5 août 1850 sur le patronage et l’éducation des détenus mineurs, l’Administration Pénitentiaire française décide qu’il est nécessaire de diversifier les formations professionnelles dispensées aux pupilles des établissements d’éducation correctionnelle. Dans ce contexte, la colonie pénitentiaire de Belle-Île-en-Mer, en Bretagne, est inaugurée en 1880 et ses formations agricoles, maritimes et industrielles en font une institution unique en son genre.
Nous vous parlons d’une page de l’histoire bretonne méconnue. Une histoire qui cristallise une époque et qui a revêtu de honte Belle-île-en-Mer. Il faut imaginer un système judiciaire et carcérale des mineurs basé sur la privation de dignité et la violence. L’un des premiers à réagir contre une législation qui ne connait que l’autorité, la discipline et la violence pour soumettre et extirper le vice de « l’enfance coupable », est Henri Rollet, un avocat qui, à force d’obstination, parvient à poser les prémices d’une loi. La principale vertu de cet acte législatif, voté en juillet 1912, est l’instauration des tribunaux pour enfants et la création de juges spécialisés qui pourront désormais envisager d’autres placements que les colonies pénitentiaires pour les jeunes condamnés.
Initialement, cette prison accueillait des insurgés politiques, et est devenue ensuite une maison centrale de force et de correction. Toutefois, en 1879, la prison commence à se vider. Certains de ses détenus sont transférés vers les bagnes d’outre-mer, d’autres obtiennent une grâce présidentielle, notamment sous le mandat du président Mac-Mahon. C’est alors que les lieux ont changé de nature.
En 1880, l’État, sur décision du ministre de l’Intérieur, décide de transformer la prison en colonie pénitentiaire pour mineurs, dite « à vocation maritime et agricole« . L’objectif : accueillir des jeunes âgés de 12 à 21 ans (la majorité étant alors fixée à 21 ans), soit acquittés mais non rendus à leurs familles, soit condamnés à de courtes peines, de six mois à deux ans, pour de la petite délinquance ou du vagabondage.
Entre 1880 et 1977, des milliers d’enfants, entre 13 et 21 ans, souvent orphelins ont été livrés au bon vouloir de l’administration et de ses agents. Les premiers enfants débarquent sur l’île au début du mois d’août 1880. Le mot d’ordre sur place : corriger et éduquer. L’idée des colonies pénitentiaires est « de redresser et d’éduquer les enfants, rôle que l’État jouait en tant que parent, précise le président de l’association La Colonie. « Et, éventuellement, de leur apprendre un métier« .
Les jeunes reçoivent des cours d’instruction générale. Ils sont aussi formés aux travaux agricoles et à l’élevage, notamment à la ferme de Bruté, située à trois kilomètres de Haute-Boulogne. Ils bénéficient également d’un enseignement maritime. « Dans l’une des cours du centre, un bateau fut mis en cale sèche pour que les jeunes colons s’exercent au métier de marin« . Le but ? Les intégrer ensuite « dans les équipages de la marine marchande ou militaire« .
Mais la réalité de la vie quotidienne est bien plus sombre. Le régime est strict, presque carcéral. « Le traitement de ces adolescents va être beaucoup plus un traitement de masse avec un règlement militaire », souligne l’ancien conservateur de musée. À commencer par les conditions de logement. À Belle-Île, les plus jeunes dorment dans des dortoirs collectifs, sous les toits, appelés « cages à poules« . Les plus âgés sont quant à eux isolés dans des cellules individuelles, d’environ 2,5 m sur 2 m, pourvues d’un œilleton à la porte et de barreaux aux fenêtres. Dès que le mineur ne respectait pas les règles strictes ou le moindre écart, et les enfants étaient conduit « au mitard« , une cellule sans fenêtre, sans lit, juste une paillasse au sol, avec du pain et de l’eau.
DES VOIX SE LÈVENT :

Dès 1924, l’écrivain Louis Roubaud s’empare du sujet. Son enquête de plusieurs semaines menée dans différents établissements, dont celui de Belle-île, avec la permission de l’administration. Il en fait une description dramatique et son bilan est alarmant : « Ces écoles professionnelles sont tout simplement l’école du bagne… ». Il publie un livre appelé « Les Enfants de Caïn » dans lequel il décrit en détail son périple dans différentes colonies pénitentiaires, Eysses, Villeneuve-sur-Lot, Aniane, Clermont, Doullens et Belle-île à qui il consacre quarante-sept pages. Le livre est un vibrant réquisitoire, étayé par de nombreux témoignages contre les colonies pénitentiaires et un appel à la responsabilité de l’Etat vis-à-vis de ces jeunes. Des « réformes de papiers » sont appliqué, les gardiens deviennent des moniteurs et les colons seront désormais appelés des pupilles. Vains changements !
L’opinion publique s’émeut quelque temps puis oublie…
En 1930, un autre journaliste, Alexis Danan, qui était depuis longtemps sensibilisé au destin tragique des enfants de la misère, aux adolescents abandonnés à eux-mêmes, aux jeunes détenus dans les prisons, publie une série d’articles dans le quotidien Paris-Soir et trois ouvrages, donnant, lui aussi, la parole aux enfants eux-mêmes. En 1931, il a publié « Mauvaise graine », un livre dans lequel il évoque le traitement des enfants dans les colonies pénitentiaires.
Des manifestations s’organisent pour réclamer la fermeture des bagnes d’enfants. des affiches sont placardés dans les rues de Paris.


PUIS VIENT L’ÉVÈNEMENT DE TROP :
« Des révoltes, il y en a eu beaucoup depuis l’ouverture de la colonie pénitentiaire. Mais celle de 1934 est la plus connue « , détaille Francis Villadier, président de l’association » La Colonie » fondée en 2019 pour faire la lumière sur ce pan de l’histoire locale
Un soir d’août 1934, il y avait, pour le diner, la soupe servie dans les bols, sur les tables du réfectoire. Au claquement de mains réglementaire, les enfants s’étaient assis. Au second signal le repas commençait. Un silence absolu était de rigueur. Mais un des enfants mord dans le morceau de fromage qui se trouve à côté de son assiette avant de manger sa soupe. Les surveillants, d’un même mouvement, bondirent poings en avant sur l’enfant. Ils lui martelèrent la tête, le jetèrent à terre et lui écrasèrent la face et le corps à coups de talons. Les autres colons, à l’appel des caïds, réagirent à cette scène barbare par une explosion qui serait allée jusqu’au meurtre s’ils avaient eu des armes. Ils assomment des gardiens, sortent dans la cour, font le mur. S’en était suivie d’une fuite de 55 enfants qui se dispersent dans la nuit, dans une île qu’ils ne connaissent pas.
Les militaires lancent l’alerte et offrira 20 francs, une somme à l’époque, aux marins et sardiniers pour traquer les fugueurs. La population participe à cette chasse d’enfants . Après des heures de traque dans la lande, tous les jeunes sont repris et ramenés à Haute-Boulogne. Inexorablement les punitions tombent et de façon très violente et chacun fût enfermé dans un mitard.
La même année, Jacques Prévert ému et révolté écrit un poème. Il vise en premier lieu à dénoncer la maltraitance que les enfants peuvent subir. Il témoigne également d’un fait divers qui s’est réellement produit et cherche ainsi à sensibiliser et émouvoir ses lecteurs. Enfin, Jacques Prévert suscite notre curiosité en créant une fin ouverte. Il a été interprété mis en musique par Vladimir Cosma et chanté par chanteuse Marianne Oswald.
La Chasse à l’enfant
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Au-dessus de l’île
On voit des oiseaux
Tout autour de l’île
Il y a de l’eau
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Qu’est-ce que c’est que ces hurlements
Bandit ! Voyou ! Voyou ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Il avait dit « J’en ai assez de la maison de redressement »
Et les gardiens, à coup de clefs, lui avaient brisé les dents
Et puis, ils l’avaient laissé étendu sur le ciment
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Maintenant, il s’est sauvé
Et comme une bête traquée
Il galope dans la nuit
Et tous galopent après lui
Les gendarmes, les touristes, les rentiers, les artistes
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
C’est la meute des honnêtes gens
Qui fait la chasse à l’enfant
Pour chasser l’enfant, pas besoin de permis
Tous les braves gens s’y sont mis
Qui est-ce qui nage dans la nuit ?
Quels sont ces éclairs, ces bruits ?
C’est un enfant qui s’enfuit
On tire sur lui à coups de fusil
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Tous ces messieurs sur le rivage
Sont bredouilles et verts de rage
Bandit ! Voyou ! Voleur ! Chenapan !
Rejoindras-tu le continent ? Rejoindras-tu le continent ?
Au-dessus de l’île
On voit des oiseaux
Tout autour de l’île
Il y a de l’eau.
UN SURSAUT POLITIQUE :
Le corps politique débat de la situation de ces établissements de rétention de mineurs. L’avocat Louis Rollin, ancien ministre et député de Paris interpelle le garde des Sceaux, crée un groupe à la Chambre des députés « pour la défense de l’enfance malheureuse » et demande une enquête parlementaire. Quelques têtes tombent, le directeur de la colonie de Belle-Ile est muté, le premier-maitre surveillant est radié des cadres. Le ministre affirme sa volonté de réforme tout en déplorant le peu de moyens financiers à sa disposition. Au bout du compte, beaucoup de bruissements médiatiques mais bien peu de résultats concrets.
Puis viens la guerre. Haute-Boulogne est baptisée « Institution publique d’éducation surveillée ». La loi promulguée le 27 juillet 1942, reprenant les préceptes généraux de la loi de 1912, assouplit la conception purement corrective du code pénal pour affirmer la nécessité d’appliquer aux mineurs une législation basée sur la prise en compte de leurs spécificités et le désir de l’Etat de leur apporter les moyens de leur réinsertion.
AUJOURD’HUI :
Fermé depuis bientôt cinquante ans, le site abandonné cherche aujourd’hui à renouer avec son passé. Le projet : offrir un lieu d’expression et de découvertes culturelles
Les bâtiments de cet ancien pénitencier sont à l’abandon depuis 1977, laissés sans entretien. La couverture en ardoise s’envole par endroit, laissant la charpente apparente. Cette dernière commence à montrer des signes de faiblesse. Les huisseries ont totalement disparu.
Une intervention rapide sur la toiture et les huisseries est nécessaire afin de remettre les bâtiments hors d’eau et hors d’air et permettre d’en proposer un nouvel usage.
Les travaux qui seront soutenus par la Mission Patrimoine portent sur la restauration extérieure pour la mise hors d’eau et hors d’air, estimée à près de 2 millions d’euros. La réhabilitation intérieure complète des bâtiments sera ensuite entreprise.

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